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Aluki Kotierk

Podcast: Voices from the Field 13 - Risque inuit et réponse à COVID-19’

mai 2020

Un séries baladodiffusion : Les voix du terrain
Un séries baladodiffusion :
Les voix du terrain

Les voix du terrain

Bienvenue aux Les voix du terrain, un balado produit par le Centre de la collaboration nationale de la santé autochtone (CCNSA) qui met l’accent sur la recherche innovante et les initiatives communautaires promouvant la santé et le bien-être des peuples des Premières Nations, des Inuits et des Métis au Canada.

Épisode 13 : Risques auxquels sont exposés les Inuits et leurs interventions face à la COVID-19

Dans cet épisode, Aluki Kotierk, présidente de Nunavut Tunngavik Incorporated (NTI), évoque les inégalités persistantes qui exposent les Inuits à un risque accru pendant la pandémie COVID-19. Elle aborde également la question des difficultés que rencontrent certaines communautés et certains foyers inuits lorsqu’ils tentent de suivre les lignes directrices en matière de santé publique concernant l’éloignement physique et l’hygiène des mains. Nous apprenons également comment les organisations et les communautés inuites, ainsi que l’administrateur en chef de la santé publique du Nunavut, ont réagi à la pandémie et ont fait en sorte que le Nunavut soit, jusqu’à ce jour, épargné par la COVID-19.

 

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Bio

Aluki Kotierk
James Makokis

Aluki Kotierk a été assermentée en tant que huitième présidente de la société Nunavut Tunngavik Incorporated le 13 décembre 2016. Pendant sa campagne, Mme Kotierk a mis l’accent sur l’autonomisation, la langue et la culture inuite, la guérison collective et l’identité inuite. Née à Igloolik et aînée d’une famille de sept enfants, elle a grandi dans un foyer biculturel et vit maintenant à Iqaluit avec sa famille. Après avoir obtenu un baccalauréat et une maîtrise à l’Université Trent, Mme Kotierk a travaillé pour diverses organisations inuites, notamment Pauktuutit Inuit Women of Canada, Inuit Tapirisat of Canada (aujourd’hui Inuit Tapiriit Kanatami) et Nunavut Sivuniksavut. Elle est retournée au Nunavut où elle a occupé plusieurs postes de direction au sein du gouvernement du Nunavut et du Bureau du Commissaire aux langues dont son dernier poste chez NTI, soit celui de directrice du service de l’emploi et de la formation des Inuits. Passionnée par l’autonomisation et l’amélioration de la vie des Inuits, Mme Kotierk s’intéresse vivement à la manière dont la culture et la langue inuites peuvent être mieux intégrées dans la prestation des services et l’exécution des programmes.

 

 

Transcription

Rick Harp : Madame Kotierk, pouvez-vous nous parler des déficits de financement et d’infrastructure dans le Nord qui mettent les Inuits davantage en danger lors d’une pandémie comme celle de la COVID-19?

 

Aluki Kotierk : Je pense que les déficits d’infrastructure au Nunavut, ainsi que dans les autres régions inuites de partout à travers l’Inuit Nunangat, ont été bien documentés au fil des ans. Maintenant que nous sommes confrontés à une pandémie mondiale, je pense que nous étions très préoccupés par l’impact et la propagation qui se produiraient si la COVID-19 atteignait nos communautés. Nous savons que nous traversons une crise du logement. Nous savons qu’une grande partie de notre population est confrontée au problème de la sécurité alimentaire. Nous savons que de nombreux Inuits vivent sous le seuil de la pauvreté, et nous constatons que les maladies infectieuses, telles que la tuberculose ou le virus respiratoire syncytial, demeurent répandues dans nos communautés, même avant la pandémie mondiale. Ça, nous le savions. Si elle arrivait dans nos communautés, elle se répandrait probablement à toute vitesse en raison de ces déficits d’infrastructure que nous connaissons. Lorsque nous écoutons les messages de santé publique sur la pandémie mondiale, on nous dit que l’approche à adopter consiste à pratiquer l’éloignement physique, ce qui est très difficile lorsque vous avez un logement surpeuplé où de nombreuses personnes de toutes générations vivent dans le même logement. On entend dire que les personnes âgées sont particulièrement vulnérables, alors dans cette circonstance, par exemple, nous nous inquiétons particulièrement de la façon dont la maladie se propagera dans un logement surpeuplé où plusieurs générations vivent sous le même toit. Nous savons, par exemple, que le surpeuplement des logements et l’insécurité alimentaire sont les deux principaux facteurs qui contribuent à la propagation et à l’entretien de la tuberculose qui continue d’être un problème dans notre communauté. Depuis un certain temps, nous savons aussi que les enfants au Nunavut se couchent chaque soir le ventre vide. En fait, sept enfants inuits sur dix se couchent chaque soir le ventre vide. Selon une nouvelle étude publiée au printemps, au lieu de s’améliorer, la situation s’aggrave. Donc, même si nous n’avons aucun cas confirmé de COVID-19 en ce moment, les circonstances dans lesquelles vivent les Inuits mettent en évidence l’iniquité de leur situation, ce qui, à mon avis, indique qu’ils sont déjà en mode de crise. En plus de cela, nous sommes en pleine crise mondiale où nous luttons tous pour éviter que COVID-19 n’arrive dans notre communauté. Dans ce contexte, j’ai félicité l’administrateur en chef de la santé publique du Nunavut qui a imposé, dès le début, des restrictions très strictes sur les déplacements, limitant qui peut se rendre au Nunavut. Une telle mesure a été possible parce que chaque communauté sur notre territoire n’est accessible que par avion. Il était donc plus facile de limiter le nombre de personnes pouvant se rendre sur notre territoire.

 

J’aimerais souligner qu’une fois que le gouvernement fédéral a promis de fournir des fonds spécifiquement pour les communautés autochtones, et que nous avons pris connaissance de la somme qui allait être accordée aux Inuits, nous, au sein du conseil d’administration de la Nunavut Tunngavik Incorporated, avons déterminé comment répartir cette somme entre les quatre régions de l’Inuit Nunangat. Lorsque nous avons appris que 22,5 millions de dollars allaient être attribués au Nunavut, le conseil d’administration de la Nunavut Tunngavik Incorporated a continué jusqu’à ce jour à tenir des réunions régulières par téléphone. L’une des choses que nous avons déterminées est la manière d’allouer cet argent qui était destiné aux Inuits du Nunavut. L’une des premières annonces que nous avons faites a été d’investir 1,25 million de dollars pour assurer l’approvisionnement en eau et l’évacuation des eaux usées dans nos communautés. Il y a 25 communautés au Nunavut et nous savons que ce ne sont pas tous les foyers qui reçoivent de l’eau tous les jours. L’un des messages de santé publique est de se laver fréquemment les mains pendant 20 secondes. Nous savons que de nombreuses maisons sont surpeuplées et que de nombreux Inuits ont le réflexe de conserver l’eau. L’une des mesures que nous avons mises en place pour soutenir ce message a donc été de veiller à ce qu’il y ait une livraison quotidienne d’eau afin que les Inuits puissent commencer à utiliser l’eau de manière plus libérale, en suivant le message de santé publique. L’autre initiative à laquelle nous avons collaboré avec le gouvernement du Nunavut a consisté à commencer à s’attaquer à l’insécurité alimentaire. Compte tenu de la fermeture des écoles et du fait que de nombreux enfants dépendent du programme de déjeuner ou de dîner, selon le programme de chaque communauté, la question qui se pose est la suivante : connaissant les statistiques sur le problème de l’insécurité alimentaire, comment pouvons-nous aider les foyers lorsque nous disons aux gens de rester chez eux pour observer les consignes de l’éloignement physique? Comment pouvons-nous les aider à rester chez eux alors qu’ils n’en ont peut-être pas les moyens? Certains investissements ont été réalisés pour s’assurer que les communautés soient en mesure de faire face à l’insécurité alimentaire. Nous avons également fourni des fonds à chacune des organisations de chasseurs et de trappeurs de chaque communauté afin qu’elles puissent organiser une chasse communautaire, et nous avons demandé que l’Association des chasseurs et des trappeurs se charge de la chasse communautaire et que tous les animaux abattus ou piégés soient distribués selon notre mécanisme de partage culturel, en accordant la priorité aux aînés, aux veuves et aux veufs, ainsi qu’à toute personne en auto-isolement ou en quarantaine.

 

Je sais que récemment, le résultat d’un test de dépistage a donnée un faux positif dans l’une de nos communautés. La situation est ironique, car la communauté où le faux positif s’est produit est celle qui a récemment attiré l’attention des médias parce qu’elle ne disposait pas, et ne dispose toujours pas, d’une pompe à eau opérationnelle dans sa communauté pour pouvoir assurer la distribution de l’eau. Ainsi, chaque jour, les chauffeurs de camions-citernes devaient se rendre sur le lac, percer un trou pour pomper l’eau et remplir le réservoir afin d’être en mesure de livrer l’eau à la communauté. Alors, lorsque nous avons entendu dire qu’il y avait un cas positif dans cette collectivité, nous avons ressenti l’urgence de procéder à l’examen de ces déficits en matière d’infrastructure et de trouver la façon d’y remédier. Quelques jours plus tard, et je dis bien quelques jours plus tard parce que nous n’avons pas encore la capacité de poser des diagnostics dans notre territoire afin d’obtenir le résultat des tests, et que nous dépendons beaucoup des compagnies aériennes pour assurer non seulement notre approvisionnement en vivres et en fournitures médicales, mais aussi pour acheminer les prélèvements de notre territoire vers les laboratoires du sud qui sont en mesure d’effectuer ces tests. Donc, dès que nous avons découvert qu’il s’agissait d’un faux positif, j’ai été extrêmement heureuse et fière des communautés qui, sans même faire partie de la communauté du faux positif, ont spontanément organisé des célébrations. Vous avez donc pu observer en consultant les médias sociaux, par exemple, qu’une communauté située à l’extérieur de Tunnganit avait organisé une parade qui respectait les consignes d’éloignement physique, mais qui a montré, dans un sens tout à fait communautaire, que nous étions extrêmement heureux qu’il n’y a toujours aucun cas de COVID confirmé au Nunavut.

 

Rick Harp : Madame Kotierk, comme vous l’avez indiqué, le nombre de cas de COVID-19 au Nunavut est toujours nul. Pouvez-vous nous en dire plus sur la manière dont les communautés elles-mêmes se sont en quelque sorte appropriées ce résultat, en ce qui a trait à leurs interventions et à leurs points forts?

 

Aluki Kotierk : J’ai mentionné que l’administrateur en chef de la santé publique avait mis en place de strictes restrictions concernant les déplacements, ce qui a certainement contribué à améliorer les choses. Les messages quotidiens de santé publique du gouvernement du Nunavut ont été très utiles pour souligner l’importance de l’éloignement physique et de la meilleure façon de se laver les mains. En outre, je pense qu’ils évoquent des souvenirs, une image vivante, celle des Inuits envoyés loin de leur famille en raison de la tuberculose dans les années 1940 et 1950, une image encore très présente dans la mémoire des gens. Donc, je pense que les gens ont pris très au sérieux le fait que nous ne voulons pas en arriver à un point où cette maladie très infectieuse se répandra dans nos communautés. Par conséquent, les gens ont été très créatifs dans la façon dont ils continuent à faire preuve d’un sens communautaire, de l’importance de l’ilagiit et des liens de parenté. On m’a raconté tellement d’histoires, par exemple celle de jeunes Inuits qui sont allés chercher de la glace et l’ont livrée chez plusieurs aînés pour qu’ils puissent avoir de l’eau glacée dans leur thé. J’ai entendu parler de nombreuses initiatives communautaires qui encouragent les gens à rester chez eux, par exemple des initiatives de décoration de fenêtres. Je pense donc à différents concours ou compétitions auxquels les gens peuvent participer depuis leur domicile, et je pense que cela encourage chez les Inuits le sens communautaire et le rapprochement, ce qui est très utile. A mon avis, beaucoup de Canadiens ne se rendent pas compte que le Nunavut est assez unique en ce sens que la langue qu’on y parle le plus n’est ni le français ni l’anglais à la différence des autres régions. Cela me semble tellement évident. Ce fut l’une des premières choses que nous avons faites à NTI lorsque l’école a fermé, nous avons travaillé avec Inhabit Media, qui a produit des livres en inuktitut. Nous avons dit d’accord, nous avons besoin que tout cela soit disponible en format numérique sur ce site Web, et nous avons besoin de livres audio et de quelqu’un pour les lire. Nous avons communiqué avec le gouvernement fédéral pour leur demander si quelque chose serait publié en inuktitut. Si vous n’avez pas la capacité pour le faire, veuillez nous envoyer le matériel et nous ferons en sorte qu’il soit disponible en inuktitut. Au bout du compte, peu importe à qui incombe cette responsabilité, elle doit être assumée parce qu’il s’agit d’une question de vie ou de mort. Les gens doivent comprendre.

 

Rick Harp : Madame Kotierk, on entend parfois parler d’une nouvelle normalité résultant de la COVID-19. À quoi cela pourrait-il ressembler dans les communautés inuites?

 

Aluki Kotierk : C’est une question très intéressante. J’ai écouté les nouvelles nationales et j’ai entendu parler du retour à la normale. Je ne pense pas que nous devrions revenir à la normale. Je ne sais pas ce qui était normal pour les autres Canadiens, mais je pense que c’est l’occasion de souligner les inégalités constatées entre les communautés inuites et les autres communautés canadiennes. On ne devrait pas revenir à la normale et laisser les choses telles qu’elles sont. Nous devons examiner la situation et commencer à remédier aux inégalités. À la fin de la semaine dernière, j’ai écouté aux nouvelles nationales un reportage sur la montée en flèche à 13 % du taux de chômage au Canada et sur l’inconfort qui règne. Je n’ai aucune rancune envers les Canadiens qui traversent une période difficile, mais je suis retournée à mon ordinateur pour vérifier le taux de chômage des Inuits du Nunavut et, selon le recensement de 2016, il se situait à 22 %. J’ai donc écouté le récit national sur certaines des réalités très difficiles auxquelles les Canadiens sont confrontés en raison de la pandémie mondiale, et je me surprends parfois à penser que c’est tout à fait normal chez nous. Voilà notre vie quotidienne que nous essayons de mettre en évidence lorsque nous nous adressons au gouvernement fédéral et aux ministres fédéraux. Nous essayons de faire comprendre que nous sommes aussi des Canadiens. Nous devrions bénéficier du même style de vie, de la même qualité de vie et de la même espérance de vie que les autres Canadiens. Ainsi, lorsque j’entends les gens parler du retour à la normale, j’espère que cette pandémie dévastatrice et pénible que nous traversons tous servira de tremplin à des discussions plus approfondies sur la manière de remédier aux inégalités dans notre pays.

 

Rick Harp : Merci, Madame Kotierk.

 

Aluki Kotierk : Je vous en prie.

 

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