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Jino Distasio

Baladodiffusion : Les voix du terrain 15 - L’itinérance et la santé mentale chez les peuples autochtones

mai 2020

Un séries baladodiffusion : Les voix du terrain
Un séries baladodiffusion :
Les voix du terrain

Les voix du terrain

Bienvenue aux Les voix du terrain, un balado produit par le Centre de la collaboration nationale de la santé autochtone (CCNSA) qui met l’accent sur la recherche innovante et les initiatives communautaires promouvant la santé et le bien-être des peuples des Premières Nations, des Inuits et des Métis au Canada.

Épisode 10 : L’itinérance et la santé mentale chez les peuples autochtones

Cet épisode donne un aperçu d’une étude de recherche communautaire pluriannuelle portant sur l’itinérance chez les peuples autochtones qui est menée à Winnipeg, au Manitoba, et financée par la Commission de la santé mentale du Canada. L’étude a été dirigée conjointement par le Dr Jino Distasio (Université de Winnipeg) et les partenaires communautaires Betty Edel et Lucille Bruce (End Homelessness Winnipeg). Dans cette baladodiffusion, madame Edel, madame Bruce et le Dr Distasio discutent de l’étude At Home/Chez Soi et de la façon dont ils se sont mobilisés et qu’ils ont travaillé aux côtés de la population autochtone itinérante de la ville de Winnipeg. Vous entendrez comment le projet a commencé et le contexte de ce travail, comment une perspective autochtone a éclairé la compréhension des causes profondes de l’itinérance chez les peuples autochtones et comment ces données ont façonné, et continuent de façonner, le travail au-delà du projet. Les perspectives en matière de prévention de l’itinérance chez les peuples autochtones sont mises en évidence. 

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Biographies

 

Jino Distasio est vice-président de Recherche et innovation, et professeur au département de géographie de l’université de Winnipeg. M. Distasio s’est joint à l’Université de Winnipeg en 1999 en tant que membre du Département de géographie. Pendant plus de deux décennies, il a beaucoup travaillé et exploré des enjeux d’envergure mondiale pour le Canada concernant le milieu urbain pendant qu’il assumait la direction de l’Institut des études urbaines de l’Université de Winnipeg, situé dans le centre-ville de Winnipeg. Au cours de cette période, il a participé activement à plus de 200 projets, publications et initiatives communautaires. Ses domaines d’intérêt comprennent la revitalisation urbaine, l’analyse du marché du logement, le développement économique urbain, la santé mentale, l’itinérance et la politique urbaine locale et nationale. 

Il a également fait partie de nombreux comités et conseils locaux et nationaux dans les secteurs du logement et des collectivités. Il possède en outre une vaste expérience dans le secteur du logement, ayant appuyé la construction de logements abordables destinés aux propriétaires, aux locataires et aux étudiants. Il connaît également la gestion immobilière.
Sur le plan national, M. Distasio a dirigé plusieurs grands projets regroupant plusieurs villes avec comme objectif d’étudier les marchés du logement, les aides à la location, l’itinérance et l’élaboration d’un indice national de la détresse vécue par les habitants des quartiers des grandes villes canadiennes et il a également conçu une boîte à outils pour la prévention des expulsions. Il convient de noter qu’il a été membre principal du projet At Home/Chez Soi de la Commission de la santé mentale du Canada, une étude de 110 millions de dollars sur la santé mentale et l’itinérance qui a été menée dans cinq villes. Il vient de finir d’élaborer, à la demande du gouvernement fédéral, une trousse à outils portant sur le logement autochtone.

En tant que membre du corps professoral du Département de géographie, M. Distasio se concentre sur les questions urbaines. Il a tenu le rôle de professeur associé dans les départements de psychiatrie, géographie et urbanisme de l’Université du Manitoba en apportant son aide aux étudiants de troisième cycle. Il aime produire des analyses et fournir aux médias locaux et nationaux des commentaires sur des questions relatives à la politique urbaine, à la pauvreté, aux transports, à la rénovation des centres-villes et à d’autres préoccupations municipales et urbaines.

 

 

Lucille Bruce  est chef des opérations d’End Homelessness Winnipeg. Elle occupe ce poste depuis deux ans. Mme Bruce est une femme métisse qui a occupé divers postes de direction à Winnipeg, répondant aux besoins des femmes et des enfants autochtones vivant en milieu urbain depuis plus de trois décennies. Plus précisément, elle a été directrice générale de la Native Women's Transition Centre pendant plus de 17 ans. La majeure partie de l’expérience de travail de Mme Bruce, y compris dans le cadre de son poste actuel, a été axée sur l’établissement et la création d’un continuum de services et de soutiens culturellement pertinents pour les femmes, les enfants et les peuples autochtones de Winnipeg, notamment Memengwaa Place, Kihiw Iskewock Lodge, Oyate Tipi Furniture Warehouse et Wahbung Abinoonjiiag pour ne nommer que quelques organisations et services fondateurs. Elle est également reconnue pour son travail en tant que coordonnatrice des sites autochtones de Winnipeg avec la Commission de la santé mentale du Canada pour la mise en œuvre de l’approche « Logement d’abord » dans le cadre de sa recherche de démonstration nationale qui a été mise en œuvre dans cinq villes. Plus important encore, Mme Bruce agit comme porte-parole et leader novatrice et orientée vers l’action auprès de la communauté urbaine autochtone. Elle s’épanouit en travaillant dans des environnements aptes à susciter les changements transformateurs et elle a apporté cette expérience et ces connaissances à son poste actuel à End Homelessness Winnipeg qui a récemment fait la transition pour devenir une organisation autochtone à Winnipeg. Mme Bruce a siégé à de nombreux conseils et comités nationaux et régionaux au cours de ses 30 années de carrière, notamment le Women’s Provincial Jail Review Panel, le Manitoba Council on Post-Secondary Education (COPSE), le Kekinan Centre et le Wahbung Abinoonjiiag.

 

Betty Edel une femme autochtone de Winnipeg, a grandi dans le système de protection de l’enfance et a vécu en situation d’itinérance pendant toute son adolescence. Mme Edel a plus de 30 ans d’expérience de travail et de bénévolat dans le centre-ville de Winnipeg en lien avec des questions de justice sociale allant des soins de santé, de l’éducation des adultes et des enfants au logement abordable. Au cours des douze dernières années, elle a fait face à des situations liées aux jeunes et aux adultes sans domicile fixe. Elle est titulaire d’un diplôme en travail social de l’Université du Manitoba. À l’heure actuelle, Mme Edel est directrice de la prévention à End Homelessness Winnipeg

 

 

Transcription

Rick Harp : Bienvenue à Les voix du terrain, une série de podcasts produite par le Centre national de collaboration pour la santé autochtone qui se concentre sur la recherche innovante et les initiatives communautaires visant à promouvoir la santé et le bien-être des Premières Nations, des Inuits et des Métis au Canada. 

Intervieweur : Comment votre équipe conçoit-elle l’itinérance?

Betty Edel : Je suppose que dans une perspective plus large, l’itinérance n’est pas liée strictement au milieu physique. L’itinérance contribue à la déconnexion et à l’exclusion des personnes; elle traumatise la personne tant au niveau physique, émotionnel, spirituel que mental. C’est un facteur d’isolement; la personne est continuellement en crise, elle est toujours stressée, ce qui se traduit par un impact constant. Vous pouvez offrir à une personne un milieu de vie au sens physique, mais si elle n’est pas liée à sa famille, à ses amis, à des soutiens informels ou formels, nous ne pourrons l’aider à devenir tout ce pour quoi elle a été créée. C’est donc ainsi que nous considérons l’itinérance; nous voyons une personne dans sa totalité, avec tout ce qu’elle reflète sur le plan mental, émotionnel, physique et spirituel.

Lucille Bruce : Étant donné qu’End Homelessness Winnipeg est une organisation autochtone, je suppose qu’elle voit la situation de la même façon. Nous examinons également l’itinérance sous un angle et une perspective autochtones. C’est extrêmement important pour nous, car nous reconnaissons l’importance du contexte historique pour les sans-abris autochtones qui remonte même à la relation entre la terre, la langue, la culture, les façons d’être et les valeurs, c’est pourquoi nous commençons maintenant à Winnipeg à utiliser davantage cette définition de l’itinérance, car, comme vous le savez, la population itinérante de Winnipeg est principalement autochtone.

Intervieweur : Quelles sont certaines des causes profondes de l’itinérance chez les peuples autochtones de Winnipeg?

Lucille Bruce : Encore une fois, je pense que lorsque nous parlons des causes profondes, nous devons remonter dans le temps et examiner toutes les répercussions qu’ont eu les pensionnats indiens, la colonisation, ainsi que la manière dont les circonstances ont bouleversé et touché les peuples autochtones. Quand nous regardons les peuples autochtones aujourd’hui, nous savons qu’ils sont parmi les plus démunis de la société. La pauvreté est un problème énorme qui n’a pas été résolu, il y a un manque de logements sécuritaires et abordables, un autre problème non résolu. Si nous commençons à regarder de plus près les communautés qui vivent dans les réserves, nous savons qu’à notre époque, les membres des Premières Nations qui y vivent n’ont accès ni à l’eau potable ni à des toilettes à chasse d’eau. Nous devons nous demander comment est-ce possible dans un pays aussi riche que le Canada. Il y a aussi toute la question du racisme structurel et systématique qui entre en jeu lorsque nous pensons à l’itinérance et aux peuples autochtones.

Betty Edel : Je pense que ce qui contribue à l’heure actuelle à l’itinérance, en plus de l’aspect historique, c’est le déplacement des peuples hors de leurs terres ancestrales. En cas d’incendies et d’inondations, ils doivent déménager et il n’existe aucune solution rapide à ce genre de situation. De plus, dans notre ville certaines personnes vivent dans des maisons, mais se sentent seules, car elles sont séparées de leur famille, de leurs amis et du lieu d’où elles viennent. Ces personnes se retrouvent isolées dans cette ville et dans une impasse. Alors comment peut-on les inclure? J’ai parlé à des gens qui ont l’impression de ne pas pouvoir voter parce qu’ils ne sont pas vraiment de la place et qu’ils attendent seulement que la revendication territoriale soit réglée ou que des logements soient construits. Ces gens se trouvent donc dans une impasse pendant des années et les liens qui les unissent à leur communauté en souffrent beaucoup. Ce dont j’ai entendu parler et je suppose que ce n’est pas seulement en raison de la déconnexion, mais aussi de la tristesse qu’ils éprouvent, il y a ces personnes qui font des choses qu’elles n’auraient normalement jamais faites dans leur propre communauté. Ce qui sûrement n’aide pas, quand ces personnes reviennent chez elles, elles sont dans la dépendance, et c’est inacceptable dans la communauté. Nous voulons éviter cette situation, alors comment allons-nous résoudre ce problème? Ces personnes ressentent le besoin de consommer des substances qu’elles ne consommaient pas auparavant, alors elles reviennent ici, mais se retrouvent à la rue. Parfois, elles viennent en ville pour avoir une vie meilleure et elles disent par exemple : « Je veux aller à l’école » ou « Je suis ici pour des raisons médicales » et elles se retrouvent sans logement parce que le rendez-vous chez le médecin avait lieu ce jour-là très loin de leur domicile. Il leur aurait fallu prendre l’avion, mais si elles décident de ne pas rentrer, alors elles se demandent « Que dois-je faire maintenant »; « Est-ce que je reste ici pour recevoir mes soins médicaux ou est-ce que je rentre chez moi en suivant les consignes tout en étant privée de mes soins médicaux? ». De nos jours, il existe de nombreuses politiques et procédures qui ont un impact sur la vie des gens.

Jino Distasio : C’est là que j’allais intervenir; lorsque nous examinons la question des itinérants dans le contexte du Manitoba, nous constatons une énorme migration des collectivités rurales, nordiques, éloignées et des réserves vers des villes comme Winnipeg, puis de nouveau vers d’autres villes comme Thompson et Brandon. Beaucoup de gens ont donc migré, mais je dirais aussi que l’un des plus grands défis est l’échec de nos gouvernements fédéraux et provinciaux à fournir des ressources et des soutiens adéquats, en matière d’autonomie et de capacité à construire de meilleurs logements pour offrir des opportunités économiques et pour amener des solutions et des moyens pour sortir de la situation actuelle. En 2019, ce n’est pas si différent qu’il y a 20 ou 40 ans et nous ne nous en sortirons pas tant que tous les niveaux de gouvernement n’auront pas réalisé qu’ils ont la responsabilité d’investir, de soutenir et de fournir les outils nécessaires pour aller de l’avant. Je pense qu’un énorme fossé s’est creusé, tant au niveau de la politique que de la volonté politique et la capacité à faire réellement quelque chose pour aider la communauté à entrevoir un changement positif.

Lucille Bruce : Et même les programmes et services visant à traiter la violence sexiste, où doit-on se rendre dans les communautés rurales et nordiques en cas de violence conjugale, quelles sont les ressources offertes dans les communautés et les environs. Tout ce manque en fait de ressources pousse les gens à venir et à se demander « Alors que dois-je faire maintenant? Est-ce que je dois déraciner toute ma famille et abandonner mes soutiens pour essayer de comprendre comment je peux avoir une vie meilleure ici »? Voici la réalité des gens qui sont aux prises avec ce genre de situation.

Intervieweur : Comment cette compréhension des causes profondes façonne-t-elle votre travail auprès des peuples autochtones itinérants et souffrant de maladie mentale?

Lucille Bruce : End Homelessness Winnipeg s’inspire des principes de la Commission de vérité et réconciliation et de la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones, y compris les droits au logement et l’inclusion sociale des personnes qui sont directement touchées par le travail que nous faisons; ainsi, nous invitons des personnes prêtes nous faire part de leur expérience vécue dans le cadre de tous nos travaux. Dans toutes les initiatives que nous prenons à Winnipeg pour lutter contre l’itinérance, nous veillons à ce que les voix des personnes directement concernées soient considérées, car nous croyons qu’elles savent ce qu’il faut faire, ce qui est nécessaire pour lutter contre le problème et que nous devons les écouter. Nous incluons également les dirigeants autochtones dans notre communauté pour nous aider à trouver des moyens de lutter contre l’itinérance parce que, comme l’a dit Jino Distasio, rien n’a changé, en particulier lorsque nous examinons l’itinérance au cours des 10 dernières années. Si nous examinons le dernier recensement de rue, nous savons que les chiffres sont à peu près les mêmes, soit que 70 % des itinérants de Winnipeg sont Autochtones. Ces chiffres n’ont pas changé au cours des 10 dernières années, nous nous sommes donc rendu compte qu’il nous faut faire les choses différemment à l’avenir. Je veux dire que nous devons intégrer la perspective autochtone dans l’ensemble de notre travail. Nous appliquons cette perspective autochtone, mais nous intégrons également les façons culturelles de faire les choses en matière d’intervention et de mise en œuvre du travail que nous faisons ici à Winnipeg sous le nom d’End Homelessness Winnipeg. Nous avons mis en place un certain nombre d’initiatives clés, nous avons créé un conseil de direction du secteur communautaire qui reflète la population que nous servons — composée de 70 % d’Autochtones — et qui guidera notre travail pour combler ces lacunes et qui répondra aux besoins des peuples autochtones de manière signifiante. Nous avons également modifié l’ensemble de notre organisation afin que notre conseil d’administration reflète également la population que nous servons. Nous avons fait cela dans l’intention de travailler à partir de cette optique et de ce cadre culturel; notre personnel reflète maintenant aussi les peuples autochtones. Le travail que le personnel effectue actuellement est également basé sur cette optique culturelle, et nous avons créé un certain nombre d’initiatives. Je vais maintenant laisser Mme Edel intervenir et parler de certaines des initiatives clés sur lesquelles nous travaillons afin de lutter contre l’itinérance chez le peuple autochtone.

Betty Edel : Donc, avant d’en arriver à ce que nous faisons maintenant, je pense que fondamentalement nous nous engageons avec les gens, nous nous engageons avec eux dans une perspective basée sur la force. Nous reconnaissons que plusieurs d’entre eux nous regardent avec envie. Ils pensent des choses comme : « Nous avons besoin de... », « Vous devez nous donner... ». Ils ne considèrent pas notre relation comme réciproque : « Vous avez une bonne vie parce que je souffre, vous pouvez vous offrir une maison, une voiture, peu importe, parce que je souffre, et beaucoup d’entre nous ont raison de souffrir ». Et quand vous comprenez que lorsque vous vous engagez avec les gens, en particulier lorsque vous remplissez des formulaires d’admission pour eux ou quoi que ce soit d’autre que vous faites avec eux, dans le but de constamment satisfaire leur besoin, cela influera sur eux. Sur leur façon de marcher et de parler, car ils se disent : « D’accord, comment puis-je rendre mon histoire plus malheureuse, plus intéressante pour que quelqu’un vienne immédiatement à mon secours ». Donc, lorsque vous remplissez les formulaires d’admission avec eux, ils se demandent s’ils sont admissibles, car : « Vous essayez de m’exclure, c’est pour cela que vous me posez des questions... parce que vous ne voulez pas m’aider ». Donc, si vous travaillez auprès des gens et que vous comprenez ce traumatisme, ce désespoir et ces façons de penser : « Pourquoi dois-je m’ouvrir à vous juste pour obtenir un peu d’aide de votre part, pourquoi dois-je vous exprimer toute ma douleur pour que vous m’aidiez à obtenir un logement »? Lorsque vous louez une maison, vous fournissez vos informations financières, vos références et vous partez, n’est-ce pas? Nous traitons donc les gens comme des membres de notre famille; nous sommes francs dans ce que nous faisons avec les gens, qui va avoir accès à l’information, nous donnons aux gens la permission d’être qui ils sont quand nous parlons avec eux. J’ai parlé aux gens, par exemple, de ce qu’ils voient ou entendent parfois, non pas dans une perspective de santé mentale, mais à partir des enseignements de leurs gardiens du savoir, de leurs aînés, et ils se sentent tout à fait libres de dire : « Eh bien, vous savez, j’étais assis là paisiblement et j’ai entendu ceci... » Juste à voir l’éclat dans leurs yeux parce que quelqu’un va les écouter et comprendre exactement ce dont ils parlent. C’est la façon de s’engager avec quelqu’un et de le ramener à : « Tu es une personne ayant des dons et des connaissances et c’est ainsi que je te vois, tu n’as pas besoin de me raconter toute ta misère et ta douleur parce que nous voulons retenir une image très positive de toi ». Vous êtes plus qu’un simple itinérant, l’itinérance est une expérience, ce n’est pas cela qui vous définit comme être humain. Vous êtes une tante ou un oncle, un frère ou une sœur et c’est ce qui nous aide à trouver des moyens émotionnels, mentaux et spirituels de nous engager auprès des gens. Il est important de saisir la façon dont nous devons nous engager envers eux. Il s’agit donc de comprendre que nous sommes dans une relation réciproque. Et d’utiliser notre sagesse pour comprendre cette douleur. C’est ce qu’ils nous ont enseigné. Tous ceux qui racontent leur histoire vous apprennent quelque chose, c’est pourquoi nous devons tous écouter les enseignements qui nous sont offerts. C’est la façon de s’en sortir, c’est la façon dont nous nous engageons les uns avec les autres d’où l’importance de parler aux aînés et aux jeunes. Donc, au lieu de planifier les choses à leur place, nous devons reconnaître l’expérience et la sagesse que les gens ont acquises grâce à cette expérience. Nous devons écouter, non seulement entendre, mais vraiment écouter ce qu’ils disent et réaliser que nous sommes tous dans le même bateau, qu’il n’y ait pas une seule personne ou une seule organisation qui puisse résoudre le problème de l’itinérance. Pour mettre fin à l’itinérance, nous devons tout examiner et tout le monde doit être impliqué. Nous ne pouvons pas pointer du doigt et blâmer les autres, car si nous ne faisons pas front commun pour régler ce problème, nous n’en sortirons jamais. Il s’agit donc de travailler avec les jeunes et d’essayer de les aider à continuer de fréquenter l’école. Vous savez, c’est comme toutes les choses que nous faisons, comme travailler dans la communauté avec des jeunes qui vieillissent sans être pris en charge. Comment ce problème est-il lié au logement et comment est-il lié à la justice... comment est-il lié à la santé mentale, comment est-il lié au soutien financier? Comment tout cela est-il lié et comment s’assurer que nous ne faisons pas les choses uniquement pour les gens et sans comprendre l’opinion de chacun? Nous devons examiner la situation dans son ensemble et mettre un terme à l’isolement, afin de ne pas travailler en silos. Nous devons faire front commun pour y parvenir, nous avons tous un intérêt à le faire.

Jino Distasio : Vous me rappelez quelque chose de très important. Je pense que ce qui s’est passé à Winnipeg est unique, car si vous remontez à 1999, alors que le gouvernement fédéral recommençait à financer les initiatives pour vaincre l’itinérance dans le cadre de l’IPAC [Initiative de partenariats en action communautaire], les collectivités ont dû élaborer des plans. Je pense que si vous remontez à l’année 99 à Winnipeg, la situation était différente à l’époque, car il y avait beaucoup d’intervenants, certaines personnes autochtones ont peut-être été invitées aux discussions et y ont peut-être contribué. Cependant, ce que nous constatons 20 ans plus tard est peut-être l’un des changements les plus fondamentaux que nous n’ayons jamais vu auparavant avec la création d’End Homelessness Winnipeg. Cette organisation autochtone fait partie maintenant des intervenants. Il a fallu 20 ans pour que s’achève presque ce renversement de rôles. Les dirigeants autochtones sont à l’origine du récit de la façon dont Winnipeg et, d’une certaine manière, le Manitoba vont aller de l’avant pour soutenir davantage d’individus vers la guérison, vers la fin de l’itinérance ou vers les buts qu’ils veulent atteindre. Mais une fois de plus, il a fallu 20 ans, 40 ans, 50 à 60 ans, 100 ans avant qu’une organisation de Winnipeg arrive au sommet pour dire « Humm, c’est maintenant notre tour ». Maintenant, je pense que nous allons observer beaucoup plus de changements qui seront vraiment dirigés par ceux qui comprennent le rôle des pairs et le rôle de l’engagement communautaire. Ce n’est pas que nous n’ayons jamais vu cela auparavant, mais nous l’abordons maintenant d’un point de vue différent et il a fallu du temps pour y arriver. Je pense que la ville de Winnipeg sera un véritable leader pour montrer que c’est possible, et que cela se produira de plus en plus là où les leaders autochtones dirigeront les processus de changement de manière positive.

Lucille Bruce : Au cours de la dernière année, End Homelessness Winnipeg est devenu l’entité communautaire chargée de superviser le financement fédéral de la stratégie Reaching Home, destinée aux sans-abri de Winnipeg. C’est maintenant à Winnipeg que nous administrons ce financement de dix millions de dollars qui sert à fournir des services, des soutiens aux agences et aux organisations qui s’occupent des sans-abris. Nous sommes donc bien placés pour influencer la manière dont nous allons poursuivre cet important travail de transformation du système au cours des quatre prochaines années. Comme je l’ai mentionné, nous voulons aller de l’avant. Les choses n’ont pas changé au cours des dix dernières années, et nous devons maintenant nous assurer que nous travaillons collectivement avec nos partenaires communautaires et les intervenants, y compris les dirigeants autochtones, les aînés et les personnes ayant une expérience vécue pour établir les priorités afin d’apporter des changements au système. Nous devons changer ces politiques, comme l’a mentionné Mme Edel, qui empêchent les gens d’accéder à la sécurité du revenu, aux services de logement dont ils ont besoin et nous allons examiner la manière dont nous pouvons nous assurer de supprimer les obstacles pour qu’ils puissent accéder rapidement à un logement. Mais afin de répondre à ce problème, nous devons construire des logements. Des logements pour les personnes qui luttent contre la toxicomanie et les services de santé mentale. Nous devons examiner les différents types de modèles de logement qui répondront aux besoins des personnes qui peuvent être aux prises avec des problèmes de toxicomanie et de santé mentale. Par exemple, les logements présentant peu d’obstacles seraient une solution et comme Mme Edel l’a mentionné, il faut maintenant la volonté concertée de tous les niveaux de gouvernement pour travailler avec nous, y compris le secteur privé et les investisseurs afin d’aller de l’avant dans la construction de logements pour les personnes itinérantes. Nous avons besoin de leur soutien et nous aurons un travail énorme à accomplir, nous le reconnaissons, mais certaines initiatives stratégiques clés qui progressent répondront, nous l’espérons, à ce problème.

Intervieweur : Pouvez-vous nous dire qu’est-ce qui a motivé votre équipe à travailler dans le cadre de l’initiative At Home/Chez Soi à Winnipeg et nous décrire l’approche de Logement d’abord?

Jino Distasio : Le projet At Home/Chez Soi a débuté il y a dix ans, en 2009 lorsque cinq villes canadiennes : Moncton, Montréal, Toronto, Winnipeg et Vancouver se sont réunies avec divers partenaires, dont la Commission de la santé mentale du Canada, pour lancer l’évaluation Logement d’abord. Dans les premières phases, l’évaluation Logement d’abord a été basée sur le modèle de Pathways to Housing de la ville de New York. En un mot, il s’agissait vraiment de travailler avec des gens de la rue pour fournir un logement rapide et un accès à des soutiens et à des services pour mettre fin rapidement à l’itinérance, en utilisant un modèle de traitement communautaire dynamique (TCD) ou un modèle de gestion des cas graves. Ces deux modèles fournissaient un soutien aux personnes souffrant de problèmes de santé mentale modérés et graves, et le logement devait ensuite être utilisé comme mesure de soutien global pour réunir ces gens. Il s’agissait en grande partie d’une intervention américaine. Les cinq villes canadiennes qui l’ont mis en place ont essayé d’y intégrer certains aspects uniques de la vie locale. Je vais laisser Mme Edel parler du modèle local. Mais en fin de compte, ce que nous avons essayé de faire au cours des 4 ou 5 premières années avec At Home/Chez Soi, c’est de dire que nous pouvons travailler avec des personnes dans le contexte canadien en utilisant ce modèle américain mais « canadianisé » d’une certaine manière pour loger et soutenir rapidement des personnes qui, autrement, sont en difficulté. Dans le cas de Winnipeg, nous voulions vraiment nous concentrer sur les préoccupations locales qui, encore une fois, comme nous l’avons indiqué, concernaient principalement les Autochtones, qui constituent de 70 à 75 % de la clientèle de nos rues. Quel que soit le chiffre que nous voulions utiliser, nous savions aussi qu’utiliser un modèle américain à Winnipeg n’allait pas nécessairement fonctionner. Je vais maintenant céder la parole à Mme Edel qui nous parlera de cet élément.

Betty Edel : Mme Bruce et moi en avons fait partie. La question, je dirais, pour les dirigeants, était d’utiliser une perspective autochtone. L’initiative At Home/Chez Soi, je pense, a surtout été lancée par des femmes, ce qui était important pour nous. Je comprends comment les États-Unis ont fait les choses, mais je n’arrêtais pas de dire que nous sommes d’ici, nous sommes toujours liés à cette terre, nous avons une histoire ici, donc ce ne sont peut-être pas les mêmes personnes avec lesquelles ils travaillent aux États-Unis et il était très important pour nous de vraiment penser à l’équilibre. Si vous vous concentrez uniquement sur le logement, vous déséquilibrez les gens, comme si vous deviez envisager toutes les possibilités et ne pas vous contenter de dire : « D’accord, je vais vous loger et je vais attendre que vous vous calmiez suffisamment pour que nous puissions commencer à nous engager sur quelque chose de bien ». Il était donc important de s’engager avec les gens dès le début, par exemple aller à la campagne et faire un pique-nique. Parlons avec ceux qui connaissent le perlage, ceux qui ont appris à le faire quand ils étaient jeunes, voulez-vous nous en parler? Et nous pouvons réapprendre ces choses. Il s’agissait de l’importance de rire ensemble parce que nous ne voulions pas déséquilibrer les gens, nous ne voulions pas que les gens pensent « Oh, quand je les vois, je ne peux parler que de mes problèmes ». Non, rions un peu, et allons pique-niquer dans le parc de St. John’s. Une personne qui a de la difficulté à marcher me regarde et me dit : « Hé, Betty, tu sais quand j’étais enfant, deux d’entre nous ont nagé ici ». Je peux voir le bonheur que cela lui procure et la force, l’énergie et la joie que se souvenir lui rappelle. C’est se souvenir d’aller à la pêche, c’est se souvenir d’être amis, c’est se rappeler que ces gens avaient différents rêves et objectifs pendant leur jeunesse. Donc, ces gens croient que la seule façon d’être écoutés et aidés est de leur raconter des histoires tristes. Nous essayons plutôt de connaître la personne dans sa globalité, nous avons créé des cercles de partage et des cercles de guérison. De la même façon, au lieu de dire aux gens : « Vous êtes intoxiqué et vous ne pouvez pas venir ici », il conviendrait plutôt de dire : « Je sais que vous avez du mal en ce moment, mais vos amis viennent d’arrêter et ils essaient de ne pas boire et vous pourriez les contrarier en étant dans cet état... » C’est une façon différente de leur parler et plutôt que de dire : « Vous êtes mauvais et vous ne pouvez pas être ici »; nous essayons plutôt de nous soucier d’eux et nous leur disons : « Je sais que vous souffrez en ce moment et vous pourrez revenir demain, mais nous ne voulons pas que ces gens... » C’est cette empathie et cette reconnexion que nous recherchons. Il ne s’agit pas seulement de moi, mais aussi de la communauté qui commence à reconstruire tout cela et qui souhaite le meilleur pour chacun. Il s’agit de rire et de raconter des blagues, de chercher un logement et de respecter le fait que les gens ont des amis. Ils ont de la famille, donc nous ne devons pas leur dire : « Eh bien, vous ne pouvez pas faire ceci parce que si vous le faites, vous serez expulsé ». Nous devons plutôt leur dire : « D’accord, vos amis et votre famille viennent ici pour une raison quelconque... » Donc comment peuvent-ils rester ici, comment pouvons-nous en parler et faire les choses correctement de manière à simplement les inclure? Parce que si pendant des années, les gens vous ont nourri, vous ont hébergé et ont tout nettoyé et maintenant vous devez le faire pour vous-même. Alors, comment faire cela en tant que parent proche, comment rester là à faire la vaisselle ensemble et à laver le linge au lieu de le faire en tant que travailleur? Comment le faire d’une manière différente pour que les gens ne se sentent pas diminués, mais le faire comme on le ferait avec un ami ou un proche parent? C’est comme si l’on considérait la personne dans son ensemble et les gens qui travaillent ensemble et que l’on recevait des conseils des gardiens du savoir et des Aînés. Il y a eu beaucoup de conversations difficiles, mais vous pouvez avoir des conversations difficiles avec une personne sans lui voler son esprit, car quand vous faites cela, plus personne ne veut vous parler. Alors, comment avoir ces conversations difficiles avec d’autres prestataires afin de les aider à voir les gens d’une manière différente et ne pas simplement dire : « Eh bien, quel est votre plan? Qu’êtes-vous prêt à faire pour avoir une bonne vie »? Mais si vous avez été en famille d’accueil toute votre vie et qu’à un certain âge, quelqu’un vous demande : « Que représente pour vous avoir une bonne vie »? Que pourriez-vous dire? Il s’agit donc de faire les choses différemment et d’aider les gens à découvrir leurs dons en toute sécurité. Comme être en bonne relation avec les gens pour pouvoir entendre les choses difficiles. Lorsque vous êtes dans une relation authentique, vous pouvez parler des choses difficiles à d’autres personnes. Je sais que les gens appellent les gens « clients », mais nous n’avons jamais considéré les gens comme des « clients », nous les avons considérés comme des personnes. C’est ainsi pour toutes nos relations... c’est comment nous aimons et prenons soin les uns des autres et comment nous ne sommes pas en train d’analyser quelqu’un, de le disséquer et de déterminer ce que nous allons en faire. C’est juste une façon différente de s’engager avec les gens.

Lucille Bruce : En ce qui concerne le projet Logement d’abord, qui fait partie de ce projet national de démonstration et de recherche à Winnipeg, je crois que le secret du succès ici repose sur le fait que nous avons examiné la communauté et que nous avons stratégiquement choisi l’organisation autochtone qui allait faire partie de ce projet. La communauté autochtone a dit : « Non, vous ne pouvez pas faire cela sans nous, nous devons participer à ce projet de recherche si nous voulons qu’il soit mis en place à Winnipeg, nous devons avoir un rôle important à jouer dans ce domaine ». Nous avons également reconnu très tôt que les organisations autochtones de cette ville fournissent des services dans une perspective culturellement pertinente depuis des années. Elles ont donc apporté toute cette expertise pour adapter le modèle de Logement d’abord et intégrer tout cet aspect culturel dont Betty vient de parler dans ses exemples. Comment faire cela en l’adaptant à notre approche du Logement d’abord? Cela nous a permis de nous démarquer, car nous avons intégré cette perspective culturelle dans toute l’approche de Logement d’abord, et au sein des trois équipes qui ont été créées, mais aussi dans tous les documents de recherche qui faisaient partie du projet de démonstration. En faisant ainsi ici à Winnipeg, nous avons également développé l’expertise de Logement d’abord qui était mise en œuvre à l’extérieur de Winnipeg. Au moment l’où on se parle, trois organisations qui étaient impliquées œuvrent encore aujourd’hui. [Betty : C’est le seul endroit au Canada]... et le seul où cette perspective culturelle est encore pleinement intégrée à son approche. Ce fut un énorme succès à Winnipeg parce que les dirigeants autochtones se sont exprimés et ont dit : « Non, nous devons être pleinement engagés dans ce projet de recherche national et y participer ».

Betty Edel : Nous n’avons pas écarté d’autres personnes. L’initiative Logement d’abord est un modèle très médical de la santé mentale, qui permet à un psychiatre et un gardien du savoir de travailler ensemble. Donc il ne s’agissait pas seulement de « bien analyser cette personne et de lui donner des médicaments », mais d’utiliser une perspective autochtone qui ne nécessite peut-être pas de médication. Nous devrions peut-être plutôt parler d’un voyage de guérison. Nous devons faire des choses différentes afin de pouvoir faire un voyage de guérison. Nous entendons souvent dire que les personnes sont diagnostiquées comme souffrant de trouble de stress post-traumatique et qu’elles reçoivent des médicaments. Les médicaments ne guérissent pas, les médicaments engourdissent. Les médicaments ont un rôle à jouer, mais ils ne suffisent pas en soi à faire avancer sur la voie de la guérison les gens qui, à leur tour, regarderont cette douleur et l’assumeront, en tireront des leçons et la laisseront partir. C’est ce qui nous importait, ne continuez pas à marcher avec cette douleur et à la retenir. « Quel est l’enseignement à retenir? », et « Comment pouvons-nous le transmettre? ».

Jino Distasio : Je pense que cela a vraiment défini Winnipeg parmi les cinq villes et d’autres juridictions. Ce n’est pas nécessairement négatif, mais la plupart des partenariats travaillaient auprès d’hôpitaux, d’unités psychiatriques, en utilisant des approches plus universitaires. Ici, c’était complètement différent, et je dirais que c’était beaucoup plus centré sur la communauté, qui était alors reliée à d’autres niveaux. Il faut donc se rappeler que la Commission de la santé mentale du Canada a adopté un modèle médical et que les dirigeants de la communauté de Winnipeg ont dit : « Non, ce sont les organisations communautaires qui dirigeront le projet, au lieu de seulement y travailler ». Je pense vraiment que l’approche de gouvernance a été très collaborative et très bien accueillie, mais a aussi engendré de nombreux questionnements et discussions. Il a fallu beaucoup de temps pour établir toutes ces différentes relations qui, je dirais, existaient au sein de la plupart des groupes qui se trouvaient à Winnipeg à cette époque. Mais pour bâtir cette confiance au sein de la Commission, il a fallu du temps et beaucoup d’énergie. Mais je pense que le résultat est que, dix ans plus tard, un des travailleurs du projet m’a fait un câlin. Il m’a vu dans la rue et nous avons eu une courte conversation. Nous avons encore des contacts avec des personnes qui ont travaillé à la recherche du projet et nous avons encore des participants du projet qui viennent à l’Université de Winnipeg juste pour nous saluer et dire « bonjour . Maintenant, je ne sais pas si c’est la même chose dans d’autres communautés, mais nous avons tous appris différents types de relations.

Lucille Bruce : Nous bénéficions d’un cercle d’expériences vécues qui ne s’arrête jamais.

Jino Distasio : Je pense que le plus grand cadeau que j’ai reçu de ce projet a été d’apprendre d’autres façons de penser et de faire et d’être inspiré et d’en être transformé et de voir à quel point toutes ces relations et toutes ces choses qui se passaient étaient importantes et pourquoi il était si important de prendre du temps, pourquoi il était important d’écouter, pourquoi il est important de maintenir ces relations, même une décennie plus tard.... Lorsque nous nous sommes réunis à Winnipeg, ce n’était pas seulement pour un petit projet, et puis nous sommes tous partis. Je pense que nous le savions, c’était impossible et pour le meilleur ou pour le pire, nous sommes toujours connectés de différentes manières.

Lucille Bruce : Nous sommes toujours en contact et toujours très concentrés sur la lutte contre l’itinérance.

Intervieweur : Passons maintenant aux leçons apprises, vous avez parlé de la recherche. Je me demande si vous pourriez commenter le processus de recherche pendant le programme At Home/Chez Soi, en particulier en ce qui concerne l’engagement des Autochtones. Pourriez-vous nous en dire plus à ce sujet afin que nous puissions entendre parler de l’engagement des Autochtones?

Jino Distasio : Je pense que le travail de recherche était secondaire par rapport à l’objectif que nous nous étions fixé, soit d’essayer d’encourager les communautés à utiliser plus efficacement le programme Logement d’abord de manière à faciliter la transition des itinérants. Les recherches menées dans d’autres territoires sont devenues la composante déterminante du projet At Home/Chez Soi que nous avons fait passer au second plan, et ce faisant, nous avons dû collecter des informations et nous en avons recueillies beaucoup. Beaucoup de publications et de recherches ont été utilisées pour soutenir le financement continu de Logement d’abord et c’est une bonne chose. J’aime dire qu’à Winnipeg, nous avons essayé de livrer d’importants compte-rendus au public afin qu’il comprenne que nous devions continuer à investir dans les organisations qui fournissent du soutien et des services. S’il y a quelques bienfaits qui, je pense, découlent de cette recherche, c’est que le financement initial du projet At Home/Chez Soi, qui s’élevait à environ 110 millions de dollars, a permis de mobiliser 600 millions de dollars supplémentaires lors de la première vague de financement de la Stratégie de partenariat pour le logement. Depuis, ce financement a été reconduit grâce au programme Logement d’abord et à d’autres stratégies visant à mettre fin à l’itinérance. Je pense que nous avons pu utiliser ces données probantes pour continuer à faire avancer le programme qui, je pense, revient encore sur l’importance de faire d’End Homelessness Winnipeg une organisation autochtone. En allant de l’avant et en jetant un coup d’œil sur ce qui a été fait précédemment, nous sommes en mesure de réparer certaines des mésaventures que nous avons connues il y a 20 ou 25 ans alors que différentes organisations étaient invitées à participer. Aujourd’hui, la communauté invite les partenaires de manière ouverte, mais dans une perspective différente, et une fois de plus, les relations établies avec le programme At Home/Chez soi nous ont aidés à repenser certaines façons de faire et je pense qu’elles continueront d’évoluer. L’examen d’environ 125 à 130 documents par les pairs ne compte que pour une fraction des efforts véritables, et beaucoup plus importants, qui ont été déployés à Winnipeg.

Lucille Bruce : Ce que j’ai trouvé vraiment intéressant, c’est de m’être assise autour de la table avec le comité de recherche, M. Distasio et d’autres chercheurs des quatre autres sites du pays. Nous apportions ces connaissances à tous les autres chercheurs... De mon point de vue, il y avait très peu de compréhension du travail effectué à partir de la réalité et de la perspective autochtone et de la manière dont nous traitons le problème de l’itinérance chez cette population. Nous savons que dans tout le pays et dans chaque ville, les Autochtones sont représentés de manière disproportionnée et je pense que nous avons présenté cette réalité en parlant de ce qui se fait à Winnipeg. Mais c’était différent avec toute l’intégration culturelle du programme Logement d’abord et ils étaient très intéressés, je crois à l’apprentissage, mais aussi inquiets, car ils connaissaient fort peu le problème... « Que dites-vous au juste? Vous savez que nous devons approcher le problème et aborder la recherche de manière différente, n’est-ce pas? ». Mais certains chercheurs étaient très ouverts à l’idée de savoir comment les choses se passaient... alors nous avons aussi aidé à les éduquer... Je pense que c’est ce que nous avons fait pour Winnipeg, nous avons aidé à éduquer les gens. Nous devons adopter une approche et une optique différentes lorsque nous travaillons avec les peuples autochtones. Nous ne pouvons traiter du problème à partir d’un modèle de pensée occidental. Voilà ce dont nous avons discuté.

Betty Edel : M. Distasio, vous y avez fait allusion : l’une des préoccupations que j’exprime souvent à propos de la recherche est qu’elle se pointe, qu’elle prend et qu’elle ne donne rien en retour, elle emprunte les connaissances des gens, s’informe de leur douleur, puis rédige des rapports qui sont par la suite consignés. Je pense donc que la recherche effectuée dans le cadre de l’initiative At Home/Chez Soi est importante en ce sens qu’elle a contribué à nous léguer le programme End Homelessness Winnipeg. Elle a donc apporté quelque chose d’autre que de faire progresser les attentes des dirigeants autochtones et de faire entendre la voix de ceux qui ont une expérience de la vie, et elle a eu un sens : elle n’a pas pris la douleur des gens pour simplement en disposer par la suite. Ce sont des histoires significatives dont nous pouvons tirer des enseignements pour créer quelque chose qui nous permettra de continuer à aller de l’avant.

Intervieweur : Donc, aller de l’avant, c’est quelque chose dont nous avons parlé. Comment les communautés autochtones, les chercheurs en santé publique, les décideurs politiques, les bailleurs de fonds et les utilisateurs des connaissances peuvent-ils travailler au mieux pour prévenir l’itinérance chez les peuples autochtones en matière de recherche, d’initiatives communautaires, de politiques et de programmes?

Betty Edel : Eh bien, pour moi, mes conversations portent depuis longtemps sur la différence entre les intentions et l’impact. Si vous avez des intentions, mais que vous n’évaluez pas les politiques et les procédures et leur impact sur les gens, vous devez commencer à vous pencher sur ce droit, vous devez commencer à avoir ces discussions difficiles, vous devez commencer à évaluer l’ensemble de la situation des jeunes qui vieillissent sans être pris en charge, comment cela affecte-t-il l’admissibilité au Programme d’aide à l’emploi et au revenu? Pourquoi nos jeunes partent-ils du Manitoba Youth Centre pour se rendre à Headingley? Le rôle que jouent la pauvreté et l’éducation dans nos systèmes. Si nous retirons les jeunes de l’école et que l’éducation est un moyen de sortir de la pauvreté et d’avoir un foyer, nous devons alors prêter attention à ce que nous faisons et aux résultats. J’ai beaucoup réfléchi ces derniers temps aux problèmes de partialité. Si nous créons des systèmes qui facilitent l’emploi des personnes qui y travaillent, il est difficile pour les mêmes personnes de les considérer différemment parce que ces systèmes répondent à leurs besoins. Nous devons nous asseoir ensemble et entreprendre ces discussions difficiles, en disant, oui j’entends ce que vous dites, mais vous devez revoir toutes les règles que vous avez créées... comme lorsqu’une personne est libérée de prison, mais qu’elle ne peut bénéficier du Programme d’aide à l’emploi et au revenu le jour de sa sortie, vous la placez dans une situation d’itinérance. Nous devons juste réfléchir logiquement au rôle que jouent les règles. Nous ne demandons à personne de donner de l’argent à qui que ce soit pendant qu’il se trouve dans un établissement correctionnel, mais quelles sont les règles qui nous empêchent de nous assurer que les gens sortent d’un établissement correctionnel avec un dépôt de garantie et un formulaire de loyer, de sorte que tous les services de soutiens mis en place peuvent réellement les aider. Nous devons tous nous asseoir ensemble et avoir ces conversations difficiles... et nous devons parler de ce qui fonctionne bien, de ce qui ne fonctionne pas bien et de la façon dont nous pouvons résoudre ce problème.

Lucille Bruce : Je suis tout à fait d’accord avec cela. Nous devons changer notre perspective sur la façon dont nous travaillons, en passant de la gestion de l’itinérance à son élimination et à la recherche de solutions à long terme. C’est ainsi que nous devons réorienter notre travail pour aboutir à la transformation du système dont parle Mme Bruce. Une partie de ce changement consiste également à passer d’un travail en aval, comme le font les services d’intervention d’urgence, à un travail en amont qui consiste à arrêter le flux, à le prévenir. Comme Mme Bruce vient de le dire en parlant de la génération d’enfants qui vieillissent sans être pris en charge et qui se retrouvent sans abri. Des gens sont libérés du système judiciaire et se retrouvent sans abri, nous devons commencer à nous concentrer sur tout cet aspect de la prévention et, en tant que communauté, je répète encore une fois ce que Mme Bruce a dit, à savoir que nous devons travailler ensemble de manière coordonnée et cesser de travailler selon le modèle actuel en silos. Nous devons travailler de concert avec tous les services, y compris tous les niveaux de gouvernement et le secteur privé, pour trouver des solutions et une partie de ce travail nécessitera un engagement continu avec les peuples autochtones de manière à ce qu’ils nous indiquent ce qui doit changer et comment nous devons procéder à ces changements. Nous devons faire participer les dirigeants et les aînés autochtones afin d’obtenir des conseils et du soutien au fur et à mesure que nous progressons.

Jino Distasio : Me voici en 1999 où la vision des solutions à l’itinérance consistait surtout à tenter d’en sortir et à repenser à la façon dont nous nous étions comportés. Nous pensions que nous pourrions y arriver en balisant notre chemin et en construisant des abris. Au début du nouveau millénaire, nous pensions qu’il s’agissait de problèmes de main-d’œuvre de sorte qu’il fallait recycler la population et la soutenir. Je pense que Winnipeg a été un endroit très intéressant où j’ai aidé à la réalisation de certains de ces plans communautaires au cours des 20 dernières années. J’ai vu cette évolution, cette sorte d’inadéquation de la main-d’œuvre jusqu’à la reconnaissance des facteurs tels que la santé mentale. Aujourd’hui en 2019 et en 2020, nous essayons de boucler la boucle et de dire à la communauté qu’elle possède la solution. Voici les ressources, voici les soutiens; ils ne sont pas suffisants. Nous devons donc continuer à plaider pour un financement et un soutien accrus de la part des trois paliers de gouvernement et du secteur privé et permettre à des organisations comme End Homelessness Winnipeg de s’orienter à la fois vers la prévention à long terme et vers l’élimination de l’itinérance en offrant cette approche communautaire, fondée sur les forces, qui a réellement renversé la situation à Winnipeg. Je pense que c’est là où nous en sommes.

Lucille Bruce : Nous devons cesser de reprocher à une personne d’examiner les systèmes, les politiques et les procédures qui perpétuent cette situation et qui l’ont créée.

Jino Distasio : Que ces politiques, solutions et idées proviennent des nouvelles discussions qui se sont déroulées ici avec le bon modèle de leadership communautaire qui nous dirige à nouveau de la base vers le sommet, par opposition à ces approches descendantes. Ainsi, au Canada, nous n’avons pas de solution unique, car nous n’avons pas un ensemble de questions qui représentent tous les individus. Toutes les histoires et les dynamiques sont en jeu, donc les communautés doivent être les moteurs de leurs propres plans, de leurs propres solutions et je pense que les gens devraient se tourner vers Winnipeg et ce nouveau modèle issu d’End Homelessness Winnipeg comme étant l’un de ces exemples étonnants qui ont mis bien plus de 20 ans à en arriver au point où ils en sont. Le modèle existe maintenant. Je pense que cela montrera que les communautés ont les bonnes capacités, les bons dirigeants et la bonne expertise pour y arriver. Il faut juste y croire.

Rick Harp : Pour écouter les autres balados disponibles, dans la série « Les voix du terrain » veuillez visiter le site Internet du Centre de collaboration national de la santé autochtone à https://www.ccnsa.ca/fr/. La musique de ce balado est l’œuvre de Blue Dot Sessions. Utilisée sous licence Creative Commons. Apprenez-en davantage à www.sessions.blue.

 

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