La terre nous parle
Octobre 2011 - Parmi les invités de la maison longue des Squamish, sur la côte ouest de la Colombie-Britannique, une grand-mère maorie s'est exprimée sur la sauvegarde du lac Omapere, au nord de la Nouvelle-Zélande; la mairesse inuite de Rigolet, dans le nord du Labrador, a évoqué la fonte des glaces; et un analyste des politiques d'origine dakota du Manitoba nous a transmis des messages sur l'environnement formulé lors d'une réunion de guérisseurs traditionnels des cinq nations.
« La terre s'exprime, et nous devons l'écouter », a expliqué Joseph Thompson, de la tribu Tuhoe de l'île du Nord, en Nouvelle-Zélande.



Du 3 au 5 octobre dernier, des Maoris de Nouvelle-Zélande et des participants autochtones du Canada se sont rassemblés dans la maison longue des Squamish, sur les terres traditionnelles salishs de Vancouver, en Colombie-Britannique, à l'occasion de l'événement du CCNSA intitulé Healthy Land, Healthy People. Ensemble, ils ont souligné le rôle du savoir indigène dans les liens entre la santé de la terre et celle de la population.
« Nous devons prendre conscience que le bien-être des peuples indigènes dépend étroitement de la santé des systèmes de distribution de l'eau et des écosystèmes, et que le savoir indigène est la clé de notre façon d'aborder les changements importants et urgents qui s'imposent, explique Margo Greenwood, leader académique du Centre de collaboration nationale de la santé autochtone. Le CCNSA favorise une approche holistique basée sur l'« écosanté» du bien-être indigène en tant que priorité émergente susceptible d'établir un lien entre la communauté, les recherches et les politiques.
« Pendant des années, nous avons lutté afin de travailler avec des institutions canadiennes pour qu'elles intègrent nos connaissances et nos manières de voir », a déclaré l'aîné micmac Albert Marshall lors de la rencontre.
Il a également donné l'exemple du programme scientifique intégratif proposé par l'université du Cap-Breton, qui constitue une nouvelle approche de l'enseignement des sciences en associant la vision occidentale au point de vue conceptuel micmac du monde enraciné dans une relation mutuelle avec la nature. En 2008, le Conseil canadien sur l'apprentissagel'a déclaré pratique de pointe pour un apprentissage efficace.
Comme l'a fait remarqué M. Marshall, étant donné que la consommation mondiale menace la capacité de charge de l'écosystème, « nous somme convaincus que notre savoir devrait être accepté à égalité, et que nos modes de vie et de connaissances doivent faire partie du futur qui se dessine. »



Les gardiens culturels mènent la danse en Nouvelle-Zélande
Hine Tohu, de Nouvelle-Zélande, a parlé aux participants de son rôle de « gardienne culturelle » consistant à traiter de l'affaissement environnemental du lac Omapere dans la région ancestrale de sa tribu du Northland. La méthode de résolution des problèmes des Maoris réussit là où la science occidentale et les politiques seules se sont montrées impuissantes.
L'histoire de la stratégie de restauration inspirée par les Maoris et réalisée en collaboration avec des propriétaires fonciers de la région, des membres de la communauté et des chercheurs constitue un exemple éclatant de l'application du savoir indigène, qui trouve de nouvelles avenues dans un pays où la mauvaise qualité de l'eau influence l'agriculture, la déforestation, le pâturage et, de plus en plus, les changements climatiques.
Le lac Omapere, connu pour être le « cœur du peuple Ngapuhi », est menacé par la déforestation et l'adoption de pratiques agricoles nuisibles, au début des années 1900. Madame Tohu explique qu'en 1984, le niveau de l'eau a été abaissé pour bâtir des résidences, construire des voies de chemin de fer et bonifier les terres, ce qui a modifié le flux des eaux de la région et limité l'aptitude des Maoris à utiliser l'eau et à accéder aux sources traditionnelles de nourriture, comme la blanchaille et le « thon », ou anguille à longues nageoires.
Il en est résulté une forte croissance de mauvaises herbes tellement envahissantes qu'il était possible de marcher dessus; l'apparition d'algues bleues; une odeur fétide de putréfaction se dégageant du lac et touchant la rivière Utakura qui coule du lac jusqu'au port d'Hokianga; ainsi qu'une toxicité telle qu'il était devenu impossible de boire l'eau.



« Tout le lac était en train de mourir, et nous ne constations aucune amélioration », explique Madame Tohu en parlant des initiatives de restauration successives des gouvernements et des organismes. Ces initiatives incluaient la récolte mécanique des mauvaises herbes et l'introduction d'espèces exotiques de poissons. Les Maoris de la région ont commencé à promouvoir leurs propres solutions aux problèmes en créant la fiducie caritative Te Roopu Taiao O Utakura en 2000. En 2006, « nous étions les gestionnaires de la terre, du fleuve et du port, poursuit Madame Tohu. Mais il nous fallait convaincre les autres de nous aider. »
Avec l'aide des chercheurs du Whariki Research Group de l'université Massey d'Auckland, les membres de la communauté maorie se sont informés de l'état naturel du lac et ont pris des mesures pour restaurer son « mauri », ou « force vitale ». Entre autres, ils ont négocié le changement des méthodes agricoles avec les propriétaires locaux, ont pris en charge la clôture du rivage et ont lancé des actions d'envergure pour réhabiliter les plantes aquatiques indigènes.
Le rôle des gardiens maoris, les « kaitiaki », est au cœur de cette stratégie de restauration. Responsables de la viabilité de la terre et des ressources, les gardiens s'inspirent d'une relation écologique et spirituelle entre les hommes et la nature[1].
« Je suis responsable du bien-être du lac, car il est responsable du mien, » déclare Irihapeti Morgan dans un documentaire sur les démarches de restauration. L'une des principales innovations consistait à traiter la santé de la région de captage des eaux en son ensemble et à comprendre son histoire pour y appuyer le plan de restauration.
Lentement, les efforts accomplis commencent à montrer des signes positifs. Un rapport gouvernemental de 2010 portant sur la surveillance de la qualité de l'eau dans 112 lacs de Nouvelle-Zélande entre 2005 et 2009 indique que 28 % d'entre eux se sont dégradés et que 12 % se sont améliorés. Le lac Omapere, quant à lui, s'est considérablement amélioré (2 % par an), d'après l'analyse des tendances concernant l'indice de niveau trophique au cours des 10 années précédentes[2]. Les niveaux de nutriments ont baissé, tout comme ceux d'azote et de phosphate, ce qui indique que la qualité de l'eau peut être liée aux améliorations apportées à la couverture et à l'utilisation des terres avoisinantes. Selon des études, ces faits découlent de la nouvelle coopération entre les propriétaires, les communautés, les institutions et le gouvernement local, ainsi que du renouvellement du rôle des Maoris dans les terres après un siècle de marginalisation des pratiques traditionnelles[3].
« Nous nous réapproprions nos droits pour la génération suivante », conclut Madame Tohu.


Le rôle de la recherche dans l'affirmation du savoir traditionnel
Garth Harmsworth, chercheur maori du Crown Land Research Institute, explique que le tout récent Cultural Health Index(CHI) a été créé pour renforcer et reconnaître le savoir des Maoris qui vivent dans une région pour observer et gérer ce qui se produit sur les terres.
« Les Maoris, et plus spécialement les manawhenua, ou ceux qui détiennent un pouvoir coutumier sur la terre, sont les plus sensibles aux changements, poursuit Garth Harmsworth, qui dirige ou participe à des projets de recherche indigène en Nouvelle-Zélande depuis 27 ans. Ils sont en relation tous les jours et peuvent constater les changements, les ressentir, les goûter. Inutile d'être scientifique pour surveiller les données une fois par an afin de savoir ce qu'ils savent. Le Cultural Health Index est un outil qui nous aide à comprendre comment les peuples indigènes voient les changements environnementaux, et de quelle manière ils les évaluent. »
Helen Moewaka Barnes, directrice du Whariki Research Group de l'université Masseyde Nouvelle-Zélande, affirme que peu d'organismes ont mené des recherches sur les relations entre la santé de la terre et la santé des populations, et que ces relations n'ont jamais été vues comme un déterminant de la santé des peuples maoris.
« C'est la raison pour laquelle nous participons à cette rencontre, poursuit-elle. Le rôle, le savoir et la dignité sont l'affaire des membres de la communauté, et non pas d'une institution ou d'un établissement d'enseignement. » Le Whariki Research Group s'occupe activement des programmes d'action communautaire et collabore avec des communautés maories pour qu'elles conçoivent leurs propres solutions et, à terme, forment leurs propres chercheurs.
Madame Barnes affirme que la colonisation ayant eu lieu dans des pays comme le Canada et la Nouvelle-Zélande s'inscrit dans une « histoire plus vaste, une histoire partagée, et que la santé de la terre est un enjeu mondial, et non pas local. Il faut surtout comprendre que la santé de l'environnement terrestre n'est pas qu'une affaire d'empreinte carbonique ou d'aménagement du territoire. Il s'agit avant tout de la relation à la terre ».



Le lien entre le climat et la santé
Charlotte Wolfrey est la mairesse de Rigolet, une communauté du Nunatsiavut située dans le nord du Labrador qu'il n'est possible de rejoindre qu'en avion ou par bateau. Comme elle l'explique, elle peut encore suivre les pas de son grand-père, et ses enfants, comme les autres, savent encore chasser, pêcher et fumer la viande.
« Nous participons beaucoup aux activités culturelles. Ma nourriture provient de la terre. Je cueille des baies, mon réfrigérateur est plein, et pas de produits achetés en magasin », dit-elle. Bien que la région ait connu l'extraction des ressources, le développement ne se fait pas encore trop sentir.
Pourtant, les changements climatiques sont « ce qui touche le plus la vie dans nos communautés, commente Madame Wolfrey. Nous sommes le peuple de la glace, mais nous ne savons plus quand nous pouvons ou non y marcher. Quels sont les risques? Le niveau de l'eau monte, les périodes de sécheresse et d'orages surviennent à des moments inhabituels, et les sols s'érodent... »
Un projet de recherche communautaire de deux ans effectué à Rigolet et intitulé Changing Climate, Changing Health, Changing Stories a donné une série d'histoires en format numérique narrées par des membres de la communauté. Ces histoires évoquent la relation entre le climat et la santé dans les communautés inuites tout en essayant de redéfinir les frontières entre la science et les histoires, les hommes et les paysages.
Des contes comme Thunder of the Hooves et Coming out of the Storms'inscrivent dans un processus de recherche visant à aider des personnes et la communauté à comprendre et à gérer les problèmes de santé associés aux changements environnementaux. Dans Thunder of the Hooves, Barbara Pottle parle de la harde de caribous de la rivière George qu'elle a vue s'approcher à quelques kilomètres de Rigolet, ainsi que du changement des modes de chasse dans la communauté. Financé par la Direction générale de la santé des Premières nations et des Inuits de Santé Canada, avec l'appui du Centre pour la santé des Inuits et changements environnementaux Nasivvik, le projet prévoit également la publication de plusieurs articles universitaires sur ce sujet.
Le savoir traditionnel connaît également un regain au Manitoba, où l'Assembly of Manitoba Chiefs a organisé des rassemblements provinciaux de guérisseurs traditionnels, comme l'indique Melissa Hotain, analyste de politiques environnementales de l'Assemblée.
« En 2008, nous avons rassemblé cinq nations de notre région avec des aînés pour discuter de notre rapport à la terre », explique-t-elle. Les guérisseurs ont fait connaître leurs principes, leurs protocoles et leurs langues et pris connaissance de ceux des autres afin de mieux comprendre les méthodes de guérison des Ininews, des Anishinaabes, des Dakotas, des Oji-Cris et des Denesulines.
« Par l'intermédiaire des cérémonies et de nos enfants, nous commençons, avec cette génération, à nous réapproprier nos méthodes et à briser les cycles nuisibles découlant des pensionnats, de la perte de la langue et de la rupture de la culture, dit Madame Hotain. Tous les cueilleurs traditionnels tirent la sonnette d'alarme et disent qu'ils nous faut revenir à la terre pour comprendre ce qui se passe. Nos guérisseurs parlent de changements à venir. Je pense que nous portons tous les réponses en nous. »
Une relation mutuelle
Margot Parkes est titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur la santé, les écosystèmes et la société de l'University of Northern B.C. Selon elle, la compréhension indigène de la relation mutuelle avec l'environnement naturel met à mal l'idée d'une nature « distincte » par rapport à l'humanité. Par conséquent, les implications de la dépossession historique et continue de l'environnement que subissent les peuples autochtones et indigènes du monde entier sont lourdes de conséquences.
Selon Madame Parkes, davantage de chercheurs commencent à voir la terre comme un déterminant essentiel de la santé des peuples indigènes. De nombreuses initiatives menées dans des communautés indigènes, de l'autodétermination à l'éducation en passant par la langue et la gestion des ressources naturelles, sont en réalité des stratégies visant à renforcer les liens entre le peuple et la terre, la culture et l'identité.
Par exemple, Warner Adam, directeur administratif des services familiaux Carrier Sekani, dans le Nord de la Colombie-Britannique, mentionne que dans sa région, les Premières nations réclament leur système de gouvernance « bah'lats » traditionnel, ce qui constituerait une méthode de transformation pour contrôler leur terre au moment où ils subissent de plus en plus les pressions de l'industrialisation par le biais de la foresterie et de l'exploitation minière. Dans le Nord de l'Alberta, le Collège Blue Quills des Premières nations constitue un modèle dominant et reconnu à l'étranger de scolarité postsecondaire ayant pour particularité d'intégrer dans tous les domaines scolaires le savoir indigène et les cérémonies traditionnelles dans l'optique des relations à la terre.



L'eau, la terre et la santé du globe
L'un des enjeux vitaux de la santé de tous les écosystèmes est la salubrité des systèmes de distribution d'eau. Tous les participants à la rencontre ont convenu qu'il s'agissait d'un problème mondial grave.
« Il est scandaleux que des communautés du Canada et d'ailleurs n'aient pas accès à de l'eau potable », s'indigne Jeff Reading, du Centre de recherche sur la santé des Autochtones de l'Université de Victoria, en Colombie-Britannique. Monsieur Reading a visionné le film Water on Tap: First Nations Water for Life, qui explique qu'une communauté des Premières nations sur six au Canada fait en permanence l'objet d'un avis concernant l'eau potable, que certaines restent en vigueur pendant des décennies, et qu'un tiers des habitants des réserves pensent que leur eau est insalubre. En particulier, les communautés rurales et éloignées sont aux prises avec des capacités et des ressources limitées, ainsi qu'avec des infrastructures inadaptées.
Parmi les actions concrètes discutées lors de l'événement, la nécessité de créer et de maintenir des liens au-delà des frontières, de promouvoir la recherche et de favoriser l'engagement a été évoquée. Le Réseau d'innovation en santé environnementale des Premières nations est un réseau virtuel qui met en lien le milieu de la recherche, l'information et les préoccupations de la communauté concernant l'environnement. Il peut également promouvoir les liens internationaux. Hébergé par l'Assemblée des Premières nations et soutenu par le CCNSA, le réseau respecte le savoir et les protocoles traditionnels, et rejoint 630communautés et intervenants des Premières nations dans tout le Canada.
Don Fiddler, éducateur métis et coprésident du comité consultatif du CCNSA, s'est dit impressionné par le fait que les participants ne parlaient pas de science ni de gestion, mais plutôt de relations. « Ce que je constate, c'est que vous savez déjà ce qui se produit avec la terre, que vous détenez le savoir, et que la terre vous donne la solution. Vous êtes tous en train de vous réapproprier le savoir », dit-il.
« Sur le plan environnemental, la situation va devenir de plus en plus stressante et exigeante, a ajouté Garth Harmsworth. Il est plus que temps de discuter de ces sujets. »
Comme l'a conclu Margo Greenwood, leader académique du CCNSA, la rencontre a donné naissance à de nouvelles relations, à la perspective de nouveaux événements et à un engagement commun d'établir une relation impérissable avec la terre.
